« Incroyable mais vrai : déjà notre 3ᵉ année ! »
Qu’est ce que la vie d’un responsable d’antenne au Rocher ? Chaque expérience est unique et marquante. Clémence & Gauthier, responsables de l’antenne de Grenoble, dans le quartier Mistral, depuis 2023 nous racontent :
« Comme le temps passe vite ! Après une longue réflexion, nous avons décidé d’achever cette magnifique aventure à la fin du cycle normal de 3 ans : gros dilemme en soi vu qu’il est SI difficile de quitter un endroit
d’où l’on est heureux !
Mais c’est vrai qu’il est difficile de s’empêcher de se demander : faisons-nous de notre mieux ?
Sommes-nous à la hauteur de ce que notre équipe et les habitants attendent de nous ? Et
comment assainir ce récit de tout orgueil, fausse humilité ou faux semblant qui naîtraient déjà
de 2 années de mission que l’on dit « données » ?
Arrivons-nous bel et bien « à vivre avec » et « à faire grandir », ou sommes-nous spectateurs,
profiteurs ou curieux de situations d’apparentes détresses ?
Parvenons-nous finalement à éviter une relation assistant-assisté en privilégiant celle plus
pertinente de l’amitié ?
Sommes-nous toujours accessibles, sans jugement et à l’écoute, ou dans la posture d’une
personne « riche » venant se donner bonne conscience par 3 ans de mission auprès d’individus
qui de toutes façons se seraient débrouillés sans nous ?
Toutes ces questions légitimes nous habitent et font de cette mission au Rocher une tâche complexe et pleine de sens.
Des visages, des histoires
Chaque rencontre nous rappelle la richesse et la complexité du quartier :
Avec Fatou, nous sommes transformés par son accueil si chaleureux, elle a remué toute sa
cuisine pour nous préparer un goûter pantagruélique !
Avec Kaiss, dont les parents sont en prison, nous recueillons un sentiment d’abandon, une
lassitude de vivre, une détresse d’une jeunesse en décrochage scolaire depuis longtemps qui se
lance à corps perdus dans le trafic et qui n’a pour seule récréation que de faire des rodéos de
moto sans casque dans le quartier. La soif d’être aimé nous saute aux yeux : Kaiss a soif d’une
parole valorisante qui lui dit qu’il n’est pas une merde, il a soif d’un regard d’amour. Quelques
minutes ensemble, c’est précieux et pour lui et pour nous !
Avec Nilmini, forcée de vivre avec son ex-mari faute de moyens pour changer d’appart, nous
touchons du doigt la réalité d’une pauvreté matérielle qui a des conséquences lourdes sur le
couple.
Avec Israa, brillante femme issue de l’élite irakienne télescopée en cité, nous mesurons la
bataille que représente l’insertion sociale qui coûte de si précieuses années.
Avec Ibtissam et ses 4 enfants, nous découvrons en visite à domicile à quel point nous avons
de la chance de pouvoir gâter nos enfants avec des jeux, si petits soient-ils, puisque dans les
chambres d’enfants, il n’y a pas de draps sur les lits superposés, seulement des plaids et
quelques jeux rangés dans un grand sac poubelle noir et… rien d’autre…
Avec Yasmine, nous découvrons l’envie mordante de vivre. Du haut de ses 9 ans, elle nous
réalise de magnifiques spectacles de gymnastique, nous parle de ses rêves et nous explique à
quel point elle souhaiterait les voir se réaliser.
Avec Annick, nous remercions le ciel, puisque c’est elle qui nous permet d’avoir un peu de relais
dans la garde de nos enfants : habitante depuis 45 ans dans le quartier, elle connaît tout le
monde et s’occupe merveilleusement de nos filles !
Avec Mohammed, qui m’arrête en pleine nuit dans le quartier et qui en reconnaissant ma peau
blanche et mon grand sourire me dit : « toi tu me regardes avec un sourire, t’es du Rocher », je
mesure la puissance du cette œuvre.
Avec le désir d’Hafsa d’aller aider des personnes SDF, je comprends que grandir passe aussi par
le fait de se sentir utile, de ne pas rester dans la position de celui qui reçoit et de reconnaître qu’il
existe plus malheureux que soi.
Avec Godee, maman de 4 enfants dont 3 porteurs d’un handicap, nous constatons la résilience
des mamans du quartier qui se battent pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants.
Avec Cayenne, guetteur du trafic, nous comprenons que le Rocher peut être une présence qui
dit « tu comptes ».
Ce que nous apprenons
Quand on voit la difficulté que c’est de susciter de l’enthousiasme chez les enfants, nous
mesurons le poids du grand fléau des cités : l’ennui et l’omniprésence des écrans, constamment
allumés dans les foyers.
Avec les systématiques et monocordes « ça va », nous percevons l’aspect essentiel de la bonne
santé qui permet de tenir la barre et d’insinuer « pas le choix, on est là ».
Avec la violence verbale et physique, nous sommes alertés sur la dureté de ce qui se joue dans
l’intimité de la sphère familiale.
Avec eux et avec tous ceux dont nous n’avons pas parlé, finalement, nous comprenons la
nécessité de faire se rencontrer deux mondes fracturés qui sinon chemineraient en parallèle ou
se croiseraient sans se voir.
Nous avons compris notre responsabilité, nous qui en avons les moyens et les ressources, de
l’urgence de sortir de soi-même, en osant vivre vraiment la rencontre qui transforme les cœurs
et le monde.
Nous avons compris notre responsabilité, nous qui en avons les moyens et les ressources, de l’urgence de sortir de soi-même, en osant vivre vraiment la rencontre qui transforme les cœurs et le monde.
Clémence & Gauthier
Une rentrée pleine d’énergie
Nous avons démarré la rentrée avec une nouvelle équipe : Camille, Pauline, puis Apolline un mois plus tard ! Quelle joie de les accueillir et de les accompagner dans leurs premiers pas. Déjà de belles sorties et activités pour rencontrer les habitants et découvrir leur quartier. Merci à elles pour leur engagement et leur « oui » pour cette année !
Et n’oublions pas nos infatigables bénévoles, de passage ou fidèles : retraités de l’accompagnement scolaire, étudiants de Grenoble qui motivent les ados, et toutes ces personnes qui franchissent un jour la porte du Rocher et ne la quittent plus… Sans vous, vos idées, votre énergie et votre temps, nous ne pourrions pas faire le quart de ce que nous proposons. Merci !
Le mois d’octobre a été très intense avec des activités en cité pour nourrir le temps des enfants
et un très bel atelier couture avec les femmes, tourné vers les autres. A l’occasion d’octobre
rose, nous avons cousu des coussins cœurs pour permettre aux femmes atteintes d’un cancer
du sein de mieux dormir la nuit : cet élan de solidarité a permis à chacune de se sentir utile et en
lien avec toutes les femmes qui souffrent.


Des moments forts dans le quartier
Aéla est en 6ème maintenant, elle a 12 ans. Ses parents sont immigrés polonais, divorcés et sa
maman a un cancer très grave. Pourquoi vous parler d’elle en quelques mots ?
Parce qu’on s’est vraiment pris d’affection pour elle ! tout comme elle s’est prise d’affection pour
nous et pour nos filles. Elle ne parle pas très bien français mais cela ne l’empêche pas de trouver
plein d’idées de jeux pour occuper Jeanne, Faustine et Louise quand on se retrouve au bateau
pirate (notre square en bas de tour). On sent que ses parents ne s’occupent pas beaucoup d’elle
ni de son frère qui est devenu addict aux jeux vidéo. Elle a toujours des habits déchirés ou
négligés et les cheveux dans la figure. On ressent qu’elle ne reçoit pas d’affection ni aucune
marque de valorisation.
Mais elle a toujours le sourire et continue à nous faire constamment la même blague pour nous
saluer : cacher sa main dans ses cheveux quand on vient lui tendre la nôtre… je (Clémence)
continue à me faire avoir….
Bref, elle est désœuvrée et passe sa vie sur son vélo… quand elle débarque, c’est une joie, elle
est tellement attachante, prévenante et en soif d’amour, d’attention. On sent qu’elle est touchée
qu’on prenne du temps avec elle, qu’on soit là pour l’écouter et lui dire que ses rêves sont
réalisables.
Être présent dans le quartier, ce n’est pas seulement vivre les activités de la semaine, c’est aussi être là le soir, le weekend et les jours fériés.
Il suffit d’une goutte d’eau
Certes, nous ne sommes qu’une goutte d’eau dans un océan de haine, de mépris et
d’incompréhension vis-à-vis d’une société de laquelle beaucoup d’habitants de notre quartier
se sentent totalement mis de côté. Mais ces gouttes d’eau, si elles ne sont pas suffisantes pour
éteindre les feux, sont là pour éclabousser le monde, pour faire changer de regard : le nôtre et
celui des habitants de notre quartier sur le reste de la société ! »