En mission dans les quartiers sensibles.

Dans la nuit du confinement, que nous reste-t-il ?

30 Avr

Dans la nuit du confinement, que nous reste-t-il ?

Les rideaux métalliques des commerces ont été baissés, laissant ainsi un peu de répit à la collection printemps-été qu’ils renferment et qui promettait d’être dévalisée au retour des beaux jours. Là-haut, les avions se sont effacés et sont désormais à quai sur les tarmacs, laissant au ciel un repos que, peut-être, on lui devait. L’autoroute A7 que j’aperçois depuis le 12ème étage de mon bloc de Campagne Lévêque est bien vide aujourd’hui. Quant à la grue de ce chantier plus loin, elle s’est figée, tournée face à la mer, comme en contemplation. Combien de ceux du chantier, travailleurs précaires, y étaient payés au noir et ne bénéficient aujourd’hui d’aucune source de revenu ? Et voilà maintenant le soleil qui disparaît derrière les premiers reflets de la Côte Bleue, derrière L’Estaque, dans cette atmosphère feutrée du tout immobile.

Que reste-t-il quand tout s’est figé, quand tout est immobile, quand les transports pour se rendre au travail ont cédé leur place à des réunions fictives ? Que reste-t-il quand, jugée non essentielle, on a dû arrêter son activité ou fermer boutique et se mettre au chômage technique ? Alors, que reste-t-il ? Nous, ceux du Rocher, il ne nous reste rien et, pourtant, il nous reste tout. C’est aussi simple que ça : beaucoup de choses se sont envolées avec ce confinement mais il nous reste tout de ce que nous avions, parce qu’il nous reste l’essentiel.

(Oser la rencontre ?)

Car dans la nuit du va-et-vient économique, des trajets professionnels annulés, des avions cloués au sol, des rideaux baissés et des usines à l’arrêt, la personne, « matière première » de notre mission dans le monde des cités, demeure et demeurera. Comme le raconte si bien Antoine de Saint-Exupéry dans un chef d’oeuvre de littérature (NDLR : voir extrait choisi ci-après), des aviateurs échoués dans le désert ont la chance de pouvoir enfin se rencontrer, au beau milieu des dunes et dépouillés de tout, tels qu’ils sont : Hommes.

Alors, certes, notre chaîne de production a un peu changé : notre rideau baissé à nous au Rocher, c’est cette joyeuse partie de football au city stade du quartier qui ne connaîtra pas son coup d’envoi et ses genoux éraflés. Notre autoroute peu empruntée, c’est ce repas fraternel du mardi midi qui ne verra aujourd’hui ni les mets délicieux que ces femmes du quartier promettaient de cuisiner avec nous, ni les « Bismillah » s’entrelacer délicatement aux « Alléluia » quand tout le monde se rassemble autour de la table. Notre usine à l’arrêt, c’est la porte close d’un local où,
d’ordinaire, ils sont chaque semaine près d’une centaine de jeunes à suivre un accompagnement à la scolarité. Et j’en passe.

Si les modalités de notre action ont changé, le projet que nous avons au cœur, « Oser la rencontre, choisir l’Espérance », se poursuit. Appels téléphoniques aux personnes isolées du quartier, livraison de colis alimentaires aux foyers les plus précaires, accompagnement à la scolarité à distance, nouvelles formes de communication, lecture de contes par téléphone… Bref, dans la nuit autour, la personne humaine ne s’éteint pas, elle ne s’éteint jamais.

Nous avons cette chance formidable de pouvoir continuer à travailler. Nous avons peut être, plus encore, la chance de mieux sentir en quoi notre mission est si nécessaire et si belle : car le vacarme du rythme de notre société s’est tu, car beaucoup des choses qui nous semblaient futiles n’importent plus, parce que nombre de haies à franchir pour que les conditions de la rencontre soient permises sont désormais tombées et parce que celle de la distance qui nous
sépare les uns des autres semble, en fait, aisée à sauter quand on dégaine son téléphone.

(Choisir l’Espérance ?)

Quant à l’Espérance, je ne crois pas que le fait de la reconnaître plus rude à porter ces derniers temps l’invalide pour autant. Je dirais qu’elle est mise à l’épreuve et donc, c’est trivial, qu’elle en sort éprouvée. Il me semble que, dans cette période, notre Espérance fait des footings qui la laissent fatiguée, courbaturée parfois, mais qui la façonnent tant elle courra aujourd’hui un kilomètre de plus qu’hier quand le moral est bon, un mètre de plus quand du souci pour ses proches, un millimètre de plus quand la nuit fut trop courte.

J’ai eu récemment un très bel échange téléphonique avec un monsieur du quartier qui me disait : « À Campagne Lévêque, on nous laisse à l’abandon, j’ai l’impression qu’on est des chiens, qu’on nous regarde comme des bêtes ». Je n’ai pas trop su quoi lui répondre, et, peu importe d’ailleurs. Je crois qu’on a tous des blessures et des ennemis extérieurs à qui on a de bonnes ou de moins bonnes raisons d’en vouloir. Ce, même en temps normal évidemment. Les habitants des quartiers en ont sûrement davantage que d’autres mais je ne voudrais pas m’attarder sur ce point sombre et stérile. Quelques minutes plus tard, cet Andalou d’origine me raconte comment il redécouvre les jeux avec ses trois enfants, le Flamenco avec son fils et l’entraide avec ses voisins. Il conclut par : « On dirait qu’on a plus d’amour ». Et, moi, au bout du fil je l’entends sourire tandis qu’il répète « On dirait qu’on a plus d’amour ».

Magnifique, n’est-ce pas, que le fait d’avoir baissé le rideau métallique de ce petit appartement ait fait naître plus d’amour au beau milieu du foyer ? Cela n’enlève rien à la violence des tempêtes extérieures, aux rancœurs et aux douleurs vécues, cela ne redonne pas un boulot à exercer, cela ne remplit pas ce compte bancaire vide qui laisse dépendant d’une banque alimentaire, cela ne relève pas le rideau métallique de l’échoppe familiale et cela ne fera
certainement pas plus décoller cet avion qui dort. Non, cela n’efface pas les peines, cela permet simplement de les traverser. Je crois que c’est cela l’Espérance. Nous, au Rocher, dans nos équipes et dans chacun de nos cœurs, nous souhaitons continuer d’être au mieux les porte-étendards de cette Espérance fertile pour nous-mêmes et pour le monde des cités.

Demain sera peut-être dur, demain est sûrement loin. Nous le traverserons ensemble avec confiance : des personnes, comme lanternes dans la nuit du confinement, se sont reconnues à la lumière qu’elles émettent, elles avancent dans l’obscurité le pas sûr parfois, bancal souvent, mais ensemble, un kilomètre de plus qu’hier, un millimètre de moins que demain, tels les guetteurs de l’aube qui percera quand le matin du déconfinement sera venu. On y relèvera les rideaux métalliques et on redressera nos dos pour y affronter travail. Et on le fera, ensemble, comme toujours, si cela  est nécessaire.

Mon Espérance, c’est qu’on y parviendra en ayant gardé tout au fond de nous le trésor des déserts traversés et des dunes gravies le pas lourd. Et l’on fera jaillir de tout ce sable une société où la personne est plus évidemment essentielle, lampe au chevet d’un malade, lanterne sur les chemins escarpés, plus évidemment « rencontrable » et mieux « rencontrable », où les hommes avancent ensemble plus proches les uns des autres, en rang plus resserrés et fraternels…

Peut-être alors, songeurs, et certes dépouillés de certaines richesses extérieures du monde d’avant, pourrons-nous regarder la joie autour et murmurer « Tiens, on dirait qu’on a plus d’amour ».

Théophane Huyghues-Beaufond
——

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes :
« Nous étions trois équipages de l’Aéropostale échoués à la tombée du jour sur la côte de Rio de Oro. Nous nous sommes donc installées pour la nuit. Ayant débarqué des soutes à bagages cinq ou six caisses de marchandises, nous les avons vidées et disposées en cercle et, au fond de chacune d’elles, comme au creux d’une guérite, nous avons allumé une pauvre bougie, mal protégée contre le vent.

Ainsi, en plein désert, sur l’écorce nue de la planète, dans un isolement des premières années du monde, nous avons bâti un village d’hommes. (…)

Du vent, du sable, des étoiles. Un style dur pour trappistes. Mais sur cette nappe mal éclairée, six ou sept hommes qui ne possédaient plus rien au monde, sinon leurs souvenirs, se partageaient d’invisibles richesses.

Nous nous étions enfin rencontrés. On chemine longtemps côte à côte, enfermé dans son propre silence, ou bien l’on échange des mots qui ne transportent rien. Mais voici l’heure du danger. Alors on s’épaule l’un à l’autre. On découvre que l’on appartient à la même communauté. On s’élargit par la découverte d’autres consciences. On se regarde avec un grand sourire. On est semblable à ce prisonnier délivré qui s’émerveille de l’immensité de la mer . »

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