Pour ses 25 ans, Le Rocher a choisi de partir en tournée. Pour faire mémoire de ce que nous vivons chaque jour dans les quartiers : des rencontres simples, entre des personnes différentes, qui apprennent peu à peu à se connaître, à se rejoindre, à vivre ensemble et parfois, comme ici, à faire des choses ensemble.
Depuis 25 ans, ces liens tissés patiemment forment un patrimoine invisible en toile de fond de toutes nos actions. Une histoire faite de visages, d’amitiés, de confiance. Une manière d’habiter le monde et de « faire société ».
Nous avons voulu partager cet « art de la rencontre » dont nous sommes témoins et acteurs au quotidien. Parce que nous croyons qu’il ne concerne pas seulement les quartiers, mais bien toute notre société.
Se préparer pour témoigner
Pour le raconter, nous avons rappelé un certain nombre d’anciens du Rocher, des habitants et nous leur avons demandé de nous raconter les liens d’amitié qu’ils ont gardé au fil des ans ! 10 se sont manifestés avec l’envie de raconter ce qui a perduré, ce qui a été construit après parfois de nombreuses années.
Le temps d’un week-end, ils se sont retrouvés, venus de toute la France, pour préparer leur témoignage. Un exercice exigeant – prendre la parole, mettre des mots sur leur rencontre – mais précieux pour ceux qui écoutent mais aussi pour eux pour qui s’était l’occasion de prolonger et approfondir leur amitié avec une nouvelle aventure partagée. Et derrière ces histoires, une question : qu’est-ce que la rencontre a changé vraiment, pour moi comme pour l’autre ?
A Lyon, première étape de notre tournée, ils sont plusieurs duos à se succéder sur scène. Parmi eux : Wissem et Clément qui ont impressionné l’audience par leur charisme, leur simplicité dans le témoignage et leur complicité manifeste : même allure, même humour, même sens de la répartie… et pourtant rien d’évident dans cette rencontre a priori, tant leurs univers de départ sont opposés . Mais ils sont là, devant nous, et on comprend finalement cette amitié forte comme une évidence, une chance !
L’un a grandi au Chemin Bas d’Avignon à Nîmes, l’autre y a été en service civique. Aujourd’hui encore, ils continuent à avancer chacun de leur côté, mais leur histoire reste liée à ce qu’ils ont vécu ensemble.
Une rencontre qui se construit dans le temps
Quand ils prennent la parole, il n’y a pas de mise en scène. Un peu de trac, quelques blagues, et une manière très directe de raconter. Leur récit commence simplement : un groupe de jeunes, des activités, un projet de vélo organisé avec le Rocher.
Rien d’extraordinaire sur le papier. Et pourtant, ils prennent le temps d’insister sur un point essentiel : « Toute relation commence par une rencontre presque “ordinaire”. Il ne faut pas s’imaginer qu’on était copains dès le premier jour. Ça s’est fait sur la durée. ».

Leur rencontre commence simplement au fil des moments partagés et répétés : une discussion, une activité, un effort commun.
« Ce qui crée du lien, c’est de vivre quelque chose ensemble ».
Un camp en pleine nature pour les vacances, les nuits sous la tente, les réveils imprévus, les kilomètres à vélo, les moments de fatigue comme les éclats de rire.
« Vivre 24 heures sur 24 avec quelqu’un, tu découvres la personne dans toute sa splendeur, telle qu’elle est : au réveil, fatiguée, au naturel », témoigne Wissem.
« Ce qui crée du lien, c’est de vivre quelque chose ensemble. »
Wissem
Une transformation petit pas par petit pas
Et puis il y a ces passages de relais invisibles. Clément découvre le quartier de Wissem, sa famille, ses amis, comprend sa réalité et son quotidien. Wissem, lui, découvre d’autres horizons, d’autres lieux, d’autres possibles.
« Avec ma famille, je n’aurais jamais fait ça… partir comme ça, construire une tente. Grâce au Rocher, j’ai découvert plein de nouvelles choses. »
La relation devient réciproque. Wissem rencontre la famille de Clément pendant un séjour. On n’est plus seulement accueilli : on accueille à son tour.
« J’avais l’impression que la boucle était bouclée », confie Clément.
Ce basculement est essentiel. On passe alors d’une relation encadrée à une relation qui existe en dehors du cadre. Pas de grand événement, pas de rupture spectaculaire :
« Petit pas par petit pas, tu fais des énormes pas. »
Ce soir là à Lyon, Wissem témoigne avec enthousiasme, toujours avec un trait d’humour qui fait réagir la salle.
Lui qui se décrit comme timide, réservé, incapable de prendre la parole, se tient aujourd’hui sur scène pour raconter son histoire avec une aisance impressionnante.
Depuis tout petit, il a grandi avec Le Rocher : l’accompagnement à la scolarité, les week-ends, les séjours… Peu à peu, il trouve sa place, entouré d’adultes qui lui font confiance. Mais Wissem vit aussi avec un bégaiement, qui renforce sa réserve et rend la prise de parole difficile.
Un jour, Saskia, responsable de l’antenne de Nîmes, lui propose de rejoindre un atelier théâtre. Pour travailler sa diction, jouer sur scène mais surtout pour prendre confiance. Le chemin se fait pas à pas. Et aujourd’hui, Wissem le dit simplement : « Je suis là, à parler devant vous. Ça, je ne l’aurais pas fait il y a deux ou trois ans. »
L’envie d’aller plus loin ensemble
La rencontre a déplacé quelque chose chez Wissem, sans forcer, sans imposer, juste en donnant un cadre, une confiance, une place.
Clément, lui aussi, a été transformé.
« Je suis parti avec des a priori… et cette rencontre m’a permis de changer de regard sur les quartiers, les jeunes de cité, mais aussi sur mon quotidien. En apprenant sur lui, j’apprenais sur moi. »
Ce double mouvement est au cœur de leur histoire : chacun change grâce à l’autre. Et c’est peut-être là le point essentiel qu’ils viennent transmettre.
« La rencontre, ce n’est pas juste une bonne action… ça nous fait du bien à nous aussi. »
« Un soir de ramadan, on est allés distribuer des repas dans le quartier. On était vraiment heureux de faire quelque chose pour les autres, quelque chose qui avait du sens pour nous, et surtout de le faire ensemble. À ce moment-là, on a ressenti une vraie joie immédiate, qui m’a beaucoup marqué. » Une joie apparaît, parfois inattendue. Une joie d’être ensemble, de faire ensemble, de s’ouvrir à plus grand que soi.
Ce témoignage nous rappelle que la rencontre ne se décrète pas. Elle se vit, se transforme. Elle demande du temps, de la patience, des occasions concrètes. Mais lorsqu’elle advient, elle transforme profondément.
La rencontre entre Wissem et Clément est une illustration parmi tant d’autres des transformations vécues chaque jour au Rocher.
Et si, comme le propose Wissem avec simplicité, il suffisait d’oser ?